[BD] Aldobrando (Gipi / Critone) – Chronique par Prosopopus

« Laisse tomber l’épée !
Tu as tes deux bras, ces pattes de merle !
Tu te souviens de ce que je t’ai enseigné ?
Ta seule fortune est d’avoir un maître !
Alors cours ! Cours, Aldobrando.
Trouve l’Herbe du loup !
Quitte la maison ! Cours le monde.
Comme c’est écrit dans le Grand Manuel. »

On connaissait Gipi auteur de bandes dessinées, tout à la fois scénariste et dessinateur des très beaux « Notes pour une histoire de guerre » et, plus récemment, « La terre des fils ». On le savait en revanche moins amateur éclairé – et auteur –  de jeux de sociétés. Il conçut ainsi en 2015 « Bruti » (« Les Brutes »), un jeu de cartes resté relativement confidentiel de ce côté des Alpes, où des personnages campés de sa main s’affrontent dans une arène. Il ne semble pas que ce jeu d’apparence peu subtile, mais qui entretient un fan-club actif sur les réseaux sociaux, ait été traduit en d’autres langues que l’italien.

Aldobrando (Gipi - Critone)

Bruti, le jeu de cartes créé et illustré par Gipi (Source : www.brutigame.it) / Un des personnages de Bruti, le combattant Aldobrando (Source : www.brutigame.it)

Gipi a manifestement conservé un attachement fort pour ces trognes hautes en couleur, puisqu’il a également donné corps à quatre d’entre elles, récemment devenues de nouvelles figurines de survivants pour le jeu Zombicide Black Plague.

Aldobrando (Gipi - Critone)

Les quatre figurines dessinées par Gipi pour Zombicide. On reste, comme l’indique la boîte, dans un univers « brutal » (Source : www.brutigame.it)

Surtout, et c’est ce qui nous intéresse ici, Gipi a écrit un scénario donnant encore davantage vie à ses personnages. Il a confié les pinceaux à son compatriote Luigi Critone, qui avait talentueusement adapté « Je, François Villon » de Jean Teulé en démontrant sa maîtrise des ambiances médiévales. L’ouvrage signé du duo italien est paru cette année en France sous le titre « Aldobrando », un imposant récit de 208 pages édité chez Casterman.

Aldobrando (Gipi - Critone)

La splendide couverture de l’album aux tons rougeoyants (Source : www.casterman.com)

L’histoire ? Aldobrando est le nom du héros de cette aventure, qui a pour cadre un monde médiéval fantasmé. C’est un garçon simple et gauche, orphelin élevé par un vieil ermite un peu sorcier au fond des bois. Poussé à l’aventure par une quête prosaïquement botanique (il doit rapporter à son maître « l’Herbe du loup »), il vivra mille péripéties qui le conduiront inexorablement au cœur de l’arène dénommée « La Fosse », où le sort des armes décide du destin du royaume du château des Deux Fontaines. Il croisera sur sa route un assassin veule et fourbe, un colosse et une esclave, une reine aussi belle que son époux est bouffi, un machiavélique conseiller et autour d’eux une extraordinaire fresque de personnages aux noms évocateurs (Violeveuves, Gueulevice, Lesemeurdemort, Paprasse…). Au fur et à mesure de l’ouvrage, l’innocent Aldobrando gagne en maturité, s’affirme, et sa naïve bonhommie initiale se mue en humanité rayonnante.

Aldobrando (Gipi - Critone)

Des planches d’une grande lisibilité (Source : www.casterman.com)

Disons-le immédiatement, l’intrigue de ce conte se révèle assez convenue et finalement sans grande surprise. Ce n’est pas d’elle que vient le ravissement qui ne nous quitte pas de la première à la dernière page de l’album. On est happés par le dessin dépouillé de Critone, son talent à croquer des gueules et à leur donner vie. On l’est tout autant par son découpage fluide conjugué à une narration sans récitatif, mais aussi et surtout par son rendu d’aquarelle, magnifié par l’incroyable mise en couleurs de Francesco Daniele et Claudia Palescandolo. Côté écriture, Gipi joue des registres, alternant entre roman picaresque, fable sociale et récit initiatique. On jubile à découvrir l’univers qu’il a imaginé, régi par ses lois étranges (règles égrenées au fil de l’histoire par un hilarant juriste-hagiographe). On rit beaucoup et on se surprend même à être ému. C’est que les personnages sont attachants en diable : l’auteur transalpin a pris grand soin (et certainement autant de plaisir) de travailler la profondeur des principaux protagonistes, qui évoluent véritablement au long de l’ample pagination de l’album.

La maestria du duo à l’œuvre est frappante : il fallait que Gipi ait une sacrée confiance en la capacité de Critone à animer ses propres créations et, le moins que l’on puisse dire, c’est que le dessinateur s’en sort avec les honneurs, en alchimie totale avec son scénariste. C’est d’autant plus étonnant qu’il s’agit là de la première collaboration de ces deux auteurs « complets », et que Critone a confessé que Gipi était aussi peu intervenu sur son dessin que lui sur le scenario de son compatriote. Aldobrando est le fruit de trois années de travail, et ça se voit.

Aldobrando (Gipi - Critone)

Le jeune Aldobrando (Source : @luigicritone sur instagram)

Aldobrando (Gipi - Critone)

Quelle tronche ! (Source : www.casterman.com)

On ressort charmé de ce voyage, qui aura su aussi bien attendrir que faire rire le lecteur, et qui se clôt avec une forte note d’optimisme. Un contrepoint finalement inattendu pour celui qui découvrirait Aldobrando après avoir joué au jeu de pure baston qu’est Bruti. Finalement, on en veut davantage ; Aldobrando a 40 ans dans Bruti et sort de l’adolescence dans l’album : serait-il possible de lire la suite de ses aventures, jusqu’à l’âge de sa pleine maturité ? Hélas, il faudra se résoudre à attendre, Critone s’étant engagé à reprendre la suite du Scorpion, qui était jusque-là dessiné par un autre compatriote, Enrico Marini.

Aldobrando (Gipi - Critone)

(Source : www.casterman.com)

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